Mieux vaut une petite part d’un gros gâteau qu’une grosse part d’un petit gâteau

C’est la phrase « tarte à la crème » que tout entrepreneur se voit servir par les investisseurs qui veulent le convaincre de leur céder la part la plus importante possible du capital de son entreprise. Pour avoir moi-même eu la chance d’avoir « une petite part d’un (assez) gros gâteau », je suis bien placé pour donner mon avis sur cette phrase stupide… En effet, la question qui se pose est celle de la motivation de l’entrepreneur (ou de l’équipe d’entrepreneurs).

D’abord, il faut se mettre d’accord sur la durée (D) pendant laquelle l’entrepreneur va développer l’entreprise. Le mythe de l’entrepreneur qui devient riche en 1 an est mort en 2000, avec la première bulle internet ! A mon avis, il faut au minimum 10 ans pour développer une entreprise. Surtout si l’entreprise cartonne, et fini en bourse par exemple (donc un « gros gateau ») : dans ce cas les managers seront lockés et ne pourront pas revendre leurs actions avant quelques années de plus.

Ensuite, il faut estimer le salaire annuel (SA) qu’aurait pu toucher cet entrepreneur en ayant un poste de salarié dans un grand groupe par exemple. Je fais abstraction du côté « amour et eau fraiche » que procure le fait d’être son propre patron et qui justifie d’accepter un salaire plus faible.  C’est sympathique quelques années, mais au bout de quelques années, avec les enfants, les copains de promo qui ont un bon job, etc…, l’écart devient pesant et crée le doute. J’estime donc par exemple à 35 000 € annuels le salaire auquel pourrait prétendre un jeune entrepreneur en étant salarié d’un grand groupe. Sachant qu’à mon avis, si un entrepreneur a l’étoffe nécessaire pour transformer son entreprise en « gros gateau », le salaire annuel auquel il peut prétendre dans un grand groupe est bien supérieur à 35 000 €. Chacun prendra son propre chiffre comme base de calcul, sachant que plus ce chiffre est élevé, plus le calcul qui suit va être douloureux.

Pour finir, estimons la probabilité (P) que la société connaisse un grand succès et devienne un « gros gâteau ». Là, c’est pareil, à chacun d’estimer ce qu’il appelle un « gros gâteau ». Si on parle des 100 milliards de Facebook, la probabilité est de l’ordre de 0,000001% (soit une entreprise / nombre d’entreprises crées dans le monde tous les 5 ans).

Voilà, la démonstration est terminée. L’entrepreneur n’a intérêt à rester et développer son entreprise que si :

sa part du capital du gros gâteau (% capital) x Valeur de l’entreprise x probabilité de succès (P)
>=
à la durée de développement (D) x salaire annuel (SA).

En clair, plus sa part du capital est faible, moins il a intérêt à s’accrocher dans la durée.

Evidemment, si l’ambition de l’entrepreneur est de créer LE nouveau Facebook, Google, ou Microsoft, la valeur de l’entreprise est telle qu’il a naturellement intérêt à s’accrocher, même s’il est hyper dilué. Mais combien d’entreprises connaissent de tels succès ? Et combien d’entrepreneurs ont réellement cet objectif ?

Je dois avouer qu’il y a toutefois une faille dans mon raisonnement. En effet, si l’entrepreneur parvient, pendant les 10 ans de développement de l’entreprise, à se verser un salaire normal. Dans ce cas, il a un salaire normal, et sa part du capital viendra un jour comme un bonus. Certes, mais de mon expérience, rares sont les startups dans lesquelles l’entrepreneur arrive à se payer un salaire normal.

Pour ma part, la situation avec Cityvox était un peu différente. Nous avions certes une « petite part » de ce qui s’est avéré un (assez) gros gâteau, mais nous avions une relation personnelle, affective, avec nos investisseurs. Cette motivation supplémentaire est venue prendre le relai pour ne pas abandonner dans les moments difficiles où l’horizon était bien sombre (2002-2003). A cette époque, nous avions du baisser fortement nos salaires, bien en dessous du niveau que nous connaissions lorsque nous étions dans nos postes précédents. Mais vis-à-vis de ces amis qui nous avaient fait confiance, nous devions tenir bon. En revanche, dans bon nombre d’autres startups que je connais, dans lesquelles les investisseurs étaient des fonds et avaient pris une grosse part du capital, les managers ont jeté l’éponge et sont partis, plantant ainsi les investisseurs, et finalement la société. Et cela est dû principalement au fait qu’ils étaient trop dilués : même si à force d’effort ils avaient fini par connaître le succès, la part leur revenant était trop faible pour maintenir la motivation. Prenons un exemple précis : Citynéo. Ce concurrent créé en même temps que Cityvox, dans lequel les fonds de Capital risque avaient trouvé intelligent de laminer les managers jusqu’à posséder plus de 90% du capital ! Imaginez la motivation de ces entrepreneurs ! Ils ont tenu quelques années (j’avoue que je me suis souvent demandé comment), et on fini par abandonner, conduisant la société à la liquidation judiciaire.

En conclusion, mon sentiment est que les entrepreneurs doivent s’attacher à  chaque pourcentage de leur capital. Et c’est aussi l’intérêt des investisseurs que de laisser aux entrepreneurs une part suffisamment importante du capital pour arriver à maintenir la motivation. Personnellement, je n’investirai pas dans une startup dans laquelle les entrepreneurs sont trop dilués dès le début.

Si les entrepreneurs se diluent trop, trop vite, il ne peut y avoir que 3 explications :

– soit ils ont la certitude d’avoir entre les mains le nouveau Facebook. Dans ce cas, respect ! (contactez moi svp, je suis aussi business angel),

– soit ils sont trop généreux et ils le regretteront un jour,

– soit leur projet est tout simplement trop capitalistique. Ils dépensent trop d’argent pour parvenir à leur fin. Il faut qu’ils essaient de le rendre moins consommateur de cash, en construisant mieux les étapes par exemple, ou qu’ils changent de projet. Je rêverais par exemple de me lancer aujourd’hui dans la construction de voitures électriques, mais je n’ai pas 250 M€. Donc je dois me résigner à changer de projet.

5 réponses
  1. charles says:

    Mon Showroom est définitivement une réussite et les deux fondatrices ont l’air particulièrement doué.

    Merci pour vos réponses rapides et pertinentes :)

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  2. Bertrand BIGAY says:

    Le PV d’AG pour l’augmentation de capital de Jimmy Fairly est dispo sur Societe.com. Ca donne tous les détails.

    Il faut distinguer la valo et les perspectives pour les investisseurs de 1er tour et pour les tours suivants. Si la boite fait un 2ème tour (cf. Mon Showroom), les investisseurs de 1er tour s’y retrouvent bien sur des valos comme ça. Après, sur les tours d’après, c’est évidemment plus chaud. Il faut que la boite soit un vrai succès. Seul l’avenir le dira… Je connais bien les fondatrices de Mon Showroom et je pense qu’elles sont très fortes. La barre est haute, mais elles maîtrisent bien leur sujet. Et pour l’instant, la croissance est là. Il faudra voir la sortie pour les investisseurs.

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  3. charles says:

    Merci pour la réponse !

    On m’avait en effet parlé de 20%… mais en prenant l’exemple de J.Fairly (je ne vois que celui ci de concret dernièrement avec quelques données), un autre commentaire expliquait que 200K pour 20% avec un projet et plusieurs fondateurs c’est une valo normale pour la France. Soit une valo à 1M.

    Mais quel est l’objectif pour l’investisseur ? Je suis peut être quelque peu pessimiste dans mes ambitions, mais J.Fairly arrivera-t-il à vendre pour plusieurs millions d’euros de paires de lunettes ? Au minimum 3/5M dans les 3 ans pour valider la levée j’imagine ? J’ai du mal à saisir les retombées attendues car avec 200K il me semble difficile de faire plusieurs millions surtout quand on a du stock à acheter (une autre problématique là encore).

    Ca a été un peu les mêmes questions avec un cas de la région marseillaise, les levées successives de monshowroom qui est désormais un succès. Mais beaucoup d’argent a été investi… Quid de la rentabilité pour les investisseurs ?

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  4. charles says:

    Très bon blog que je découvre aujourd’hui via Twitter et que j’ai déjà allègrement parcouru.

    Je partage le point de vue qui se résume dans une phrase aussi assez connue « vaut mieux un petit chez soi qu’un grand chez les autres ». Néanmoins le web a évolué et il faut plus de moyens pour percer qu’à la fin des années 1990.

    Il serait intéressant de faire un article sur les valorisations en early stage en France. On lit partout les valos démentielles aux USA mais qu’en est-il de la France notamment au niveau de la dilution ? On voit des boites levées quelques centaines de milliers d’euros sur des idées mais comment les investisseurs voient ils leur avenir ?

    C’est une question que j’ai posée à plusieurs reprises sur des blogs d’entrepreneuriat (notamment TC.fr et la levée de fonds du site de vente de lunettes j.fairly) sans véritablement obtenir de réponse.

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    • Bertrand BIGAY says:

      Bonjour. Merci pour ce commentaire.

      Sur le fait que le web ait évolué et qu’il faille aujourd’hui plus de moyens pour percer qu’à la fin des années 2000″, je suis 100% d’accord. Et d’ailleurs, c’est pour cela que je pense qu’il est devenu quasi-impossible pour des entrepreneurs isolés de lancer aujourd’hui des projets web viables en France, à l’exception des sites de niche sur le ecommerce. J’ai justement prévu d’écrire un billet là-dessus, mais j’affine un peu ma réflexion, car elle est tellement en décalage avec le fait que je vois beaucoup de business plans de jeunes entrepreneurs qui se lancent sur le web, que je m’interroge encore.

      Jimmy Fairly est un cas à part je pense, car il est sur un marché de niche et est le premier projet français qui a surfé sur le commerce responsable, et en plus c’est le succès qu’il fallait pour buzzer sur les Startups Week-ends. Il bénéficie donc d’une sympathie naturelle, qui fait qu’on en parle beaucoup. Et tant mieux pour lui, c’est bien joué. Après, et je vais aussi faire un autre billet sur le blog sur ça, la valo avec les business-angels, c’est souvent : « vous voulez X €, on prend 20 à 30% ». C’est juste que si le « X » est trop fort, le deal ne se fait pas. Bon, je vais écrire rapidement quelque chose là dessus ! Et pour finir sur Jimmy Fairly, les investisseurs qui ont apporté 200 000 € pour 20% du capital sont principalement Oleg Tscheltzoff (Fotolia) et Fabrice Grinda. Nous avons eu la chance d’avoir Fabrice dans nos investisseurs à Cityvox : c’est un serial entrepreneur, qui aime les entrepreneurs, qui fonctionne beaucoup au feeling et qui se décide très vite. Nous étions allés le voir pour faire un partenariat avec Aucland, qu’il avait créé, et à la fin du rendez-vous, nous avions un nouvel actionnaire ! C’est donc assez logique de le retrouver sur Jimmy Fairly.

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